contreverse : Dr Jean-Marie Bourre

Affaire « Jean-Marie Bourre » : deux spécialistes de cardiologie s’insurgent

Le 26 août 2006, le journal Le Monde2 a présenté le nouveau livre du Dr Jean-Marie Bourre, un chercheur de l’Inserm, sous la forme d’un entretien dans lequel celui-ci fait la promotion d’une alimentation riche en viandes, charcuteries, graisses animales, fromages, féculents qui seraient « exigés » par le cerveau pour fonctionner correctement. Au passage, Jean-marie Bourre s’en prend violemment aux végétariens et plus généralement aux consommateurs de protéines végétales. Pour ces propos, LaNutrition.fr a décerné au Dr Jean-Marie Bourre son Prix de la Propagande pour septembre 2006. Voici les réactions de deux grands spécialistes français des maladies cardiovasculaires, le Dr Michel de Lorgeril et Patricia Salen (CNRS, Grenoble). Selon eux, les personnes qui suivent les recommandations de Jean-Marie Bourre y risquent leur santé cardiovasculaire.

LaNutrition.fr : Que vous inspirent les propos du Dr Jean-Marie Bourre ?

Patricia Salen et Michel de Lorgeril : Sans vouloir discuter sur le fond des affirmations péremptoires de Jean-Marie Bourre – qui nécessiteraient sur chaque point une reprise de son affirmation, puis la confrontation avec les données médicales et biologiques publiées et connues, et enfin une sorte de synthèse, bref une démarche scientifique classique, on ne peut qu’être surpris par l’arrogance des propos et le caractère insultant des admonestations de notre confrère ! En faisant court et simple : les nutritionnistes quand ils sont prudents sont « des terroristes » et les végétariens sont tous des « crétins. »
Mais est-ce un confrère ? Est-il médecin, nutritionniste et fort d’une longue expérience d’une consultation clinique où il aurait pu confronter ses préceptes neuro-nutritionnels avec la réalité du monde des humains et des pathologies, bref avec la vraie vie et les vraies personnes, que nous, praticiens, chacun dans nos spécialités, devons affronter ?
A-t-il seulement la moindre idée de la demande des patients et de la façon dont on doit s’adresser à eux  pour éviter les dérives et les excès (qu’il semble vouloir favoriser) ou bien les illusions ?
Est-il un scientifique alors ? On peut en douter tant son discours l’est peu ! Peut-être le fut-il ?

Pensez-vous que seuls les médecins sont susceptibles de faire des recommandations ?

Collectivement, nous ne devons négliger les avis et opinions de personne y compris les non-médecins ou les travaux conduits sur des rats ou des cochons d’Inde bien sympathiques ! Au contraire, il nous faut essayer d’intégrer toute nouvelle connaissance susceptible de nous améliorer, et ceci dans l’intérêt bien compris de nos patients évidemment.
Mais notre responsabilité, notre devoir dirons-nous, est de n’extrapoler vers les humains qu’avec la plus grande prudence toute théorie élaborée sur des modèles animaux ou dans des éprouvettes !
En d’autres termes, avant de valider des données expérimentales ou des théories livresques dans notre pratique clinique (donc faire des recommandations à nos patients), nous avons besoin de données scientifiques et cliniques solides !  C’est un élémentaire principe de précaution ! Primum non nocere !
Le Dr Bourre ne connaît visiblement pas ces principes élémentaires et, tout au marketing écervelé de son prochain « livre de rentrée », tout au désir de faire plaisir à ses amis de l’édition, du monde agricole et de l’agro-business, il ne craint visiblement pas de risquer la santé de nombreux lecteurs qui auraient la malheureuse naïveté d’écouter ces propos ou de suivre ses conseils.
Mais Monsieur Bourre n’est pas dangereux seulement de façon primaire (en risquant de conduire certains patients à revenir à des pratiques nutritionnelles dont on connaît la dangerosité), il l’est aussi parce qu’en allant totalement à l’encontre des recommandations prudentes de nombreux praticiens, et avec une casquette de scientifique, il accrédite l’idée déjà trop répandue que médecins et scientifiques racontent n’importe quoi à propos d’une nutrition qui protège la santé et passent leur temps à se contredire. Toute la profession est ainsi discréditée et amalgamée à de nauséabonds conflits d’intérêt !



Peut-on jeûner sans risque pour la santé ?

Figaro

Mots clés : Jeûne, nutrition

Par Jean-Marie Bourre – le 23/10/2013. Auteur de « La Chrono-diététique », éd. Odile Jacob

AVIS D’EXPERT – Se priver de manger à des fins thérapeutiques est à la mode, mais le Pr Jean-Marie Bourre, membre de l’Académie nationale de médecine, met en garde contre cette pratique qui peut affaiblir l’organisme.

L’organisme n’est pas fait pour jeûner, et c’est le mettre en danger que de lui imposer un régime contre nature. Le fonctionnement de l’organisme est réglé par plusieurs horloges biologiques, situées dans divers organes, mais c’est l’horloge du cerveau, véritable chef d’orchestre, qui les contrôle toutes, par le biais de la rétine, en fonction de la luminosité. L’alternance jour et nuit régule ainsi les mécanismes de faim et de satiété, d’où la nécessité chronobiologique de prise de repas au moins trois par jour, à des horaires relativement précis.

Ainsi, par exemple, si les organes ne sont pas approvisionnés, le cerveau en particulier, l’organisme, faute de protéines alimentaires, puise dans les « réserves ».Or les protéines musculaires sont les premières à être utilisées par le corps en cas de diète protéi­nique, et les utiliser ne peut qu’affaiblir l’organisme. C’est dangereux pour le cœur, surtout si ce muscle est déjà fragile. Facteur aggravant, en l’absence de sucres alimentaires, le foie se met à fabriquer du glucose à partir d’acides aminés, issus de protéines. Un autre effet pervers du jeûne porte sur cer­taines vitamines, solubles dans l’eau, ne pouvant donc pas être stockées. Ainsi, on élimine dans les urines la vitamine C et celles du groupe B au quotidien ; leur manque, à la différence des vitamines dissoutes dans les graisses (A, D, E, K), ne peut pas être compensé par une quelconque réserve.

Idées fausses et vrais risques

En aucun cas le jeûne ne nettoie l’organisme. Alléger le travail de «digestion» des organes est une erreur. Au contraire, le manque de nutriments les fatigue et altère plus ou moins subtilement leur fonctionnement. La réponse au «trop» alimentaire n’est en aucun cas le «rien». Cette idée vient d’une époque où la classe dominante, qui réglait la vie sociale, «bénéficiait» d’embonpoint ; il était donc judicieux de proposer des restrictions alimentaires de temps en temps. Le jeûne hydrique est, lui aussi, une illusion dangereuse. En effet, il est facile de perdre un peu d’eau, ce qui donne l’illusion de perdre du poids. Mais c’est au risque de fragiliser le fonctionnement des organes essentiels comme le cœur, du fait de la diminution du volume sanguin, et le cerveau, qui a besoin d’eau pour assurer ses fonctions cognitives.

Le seul jeûne physiologique acceptable est celui de la nuit de sommeil, entre six et huit heures. Au-delà, il y a prélèvement sur les réserves, et donc obligatoirement affaiblissement de l’organisme. Dès lors, toutes les allégations tendant à faire du jeûne un régime de prévention, voire même de traitement, sont nulles et non avenues…

Le jeûne ne soulage pas la poly­arthrite rhumatoïde, ce que d’ailleurs aucune alimentation particulière ne peut faire, hélas! Tout régime d’exclusion, quel qu’il soit, ne peut que l’aggraver, au contraire. Jeûner n’aide pas à contrôler l’hypertension. En revanche, une bonne alimentation, appauvrie en sel, et surtout associée à une bonne hygiène de vie, peut agir. Non seulement le jeûne n’apaise pas les maladies inflammatoires de l’intestin, mais il pénalise ces organes qui ont précisément le plus besoin de nutriments, en quantité énorme, donc des aliments qui les contiennent, pour assurer leur pérennité, leur structure et leur fonction, dans la mesure où leur renouvellement est très rapide puisque nous «changeons» d’intestin tous les huit jours…

S’affamer pour affamer les cellules tumorales et ainsi freiner la propagation du cancer est un contresens. C’est l’inverse qui se produit: le jeûne rend l’organisme moins résistant face aux cellules cancéreuses, justement particulièrement voraces. C’est d’ailleurs pourquoi certains cancers sont accompagnés d’amaigrissement important, mettant par lui-même la vie du patient en jeu. Il est alors au contraire indispensable de «surnourrir» le malade.

Euphorie trompeuse

Qui plus est, les cancers provoquent un dysfonctionnement des horloges biologiques. Des repas pris régulièrement et à heures fixes aident à rétablir celles-ci et donc à lutter contre la maladie. Le jeûne ne saurait non plus décupler les effets de la chimiothérapie puisque la chrono-pharmacologie nous apprend que ce qui compte, c’est l’ajustement de la prise des médicaments en fonction justement du moment de la journée, et donc de l’heure des repas…

Certaines «cures» proposées, sous prétexte de surfer sur la mode du jeûne, sont en réalité des régimes prétendument encadrés, dont on assure que, d’une durée de trois semaines maximum, ils ne sont pas dangereux pour la santé… Attention! Le jeûne n’est pas la réduction des glucides, lipides et protéines, mais leur suppression, ce qui est incompatible avec le fonctionnement le plus élémentaire de l’organisme. La plupart des régimes amaigrissants entraînent de fait une reprise de poids dès qu’on les arrête ; pire: les protéines musculaires perdues sont remplacées par du tissu adipeux ou du collagène… On augmente ainsi la masse grasse au détriment de la masse maigre la plus noble, et c’est irrémédiable.

Il faut aussi savoir qu’en cas de réduction calorique alimentaire importante, il est indispensable de prendre des compléments alimentaires pour apporter toutes les vitamines, tous les minéraux et oligo-éléments, et que cela doit être fait de manière équilibrée, obligatoirement sous contrôle médical.

Le jeûne est souvent présenté comme un moyen d’accéder à une clarté d’esprit et à un «désencombrement mental»… Ne vous laissez surtout pas prendre à cette «euphorie» artificielle des premiers jours de jeûne! Elle est tout simplement due à la fabrication par l’organisme de substances énergétiques de substitution, les corps cétoniques, qui donnent en outre, bien souvent, une mauvaise haleine.